Musée Boucher-de-Perthes
Abbeville (80100)
"L'orient d'hier et d'aujourd'hui "
Photographies :Jean-Pierre Loubat
"Tanger la fugitive"
du 2 avril au 2 juillet 2011
Tanger, théâtre du
monde.
On entre ici avec, au plus profond de soi, le pouvoir
métaphorique et psychanalytique d’un anagramme : Tanger. Etrange. On entre dans la ville précédé par tout ce que l’on sait d’elle, cette charge mythologique, littéraire, l’étrangeté, le
passage, le détroit et le vent. Tanger. Etranger. Tanger. Danger. Déjà imprégné de ces frontières sémantiques quand une seule lettre suffit à détourner le sens d’un mot, avant d’en découvrir
d’autres, bien visibles celles-là, succession de fractures pour le regard et le sensible, quand la simple porte en bois d’un palace est la frontière calme entre deux mondes qui se regardent et se
côtoient, quand le vent chahute les vêtements de ceux qui s’assoient sur la pierre des tombeaux phéniciens pour fixer les côtes espagnoles que l’or du soleil couchant a rapprochées. On les touche
du regard, il y a cette palpation tactile, un peu désenchantée mais bien réelle, proche du désir. Oui, il y a là ce regard de Tantale, un désir inatteignable et pourtant à portée de main. Le mot
supplice est-il trop fort ? Peut-être. Mais on entre ici avec assez de solitude et d’inconscient à vif pour que s’opère ce léger décalage du réel dans tout ce que l’on entend, ce que
l’on voit ou ce que l’on touche.
Il fallait au regard de Jean-Pierre Loubat ce décalage précisément pour rendre compte de ce que parfois on nomme l’âme de la
ville, de ce mot qui ne dit rien au fond car il faudrait d’autres mots, toujours, pour dire à la fois la fixité du regard photographique, son désir tactile d’entrer dans la matérialité des murs,
des ombres crues et des façades surexposées, pour dire aussi l’errance, palpable, générale, consubstantielle à la ville. La tangerrance, oserais-je ce mot, comme une maladie inconnue, invasive et
puissante, dont furent atteints tous ceux que la ville parvint à maintenir dans ses rets et sa lumière, dans son charme d’oxymore : légèreté pesante, clairs obscurs, attirance répulsion, odeurs
de jasmin et de décomposition végétale, d’eau croupissante et de feu de bois, silence du vent dans les palmes et frénésie des souks.
Il fallait à Jean-Pierre Loubat montrer ce voyage immobile, comme celui des personnages de pierre déliquescente et lépreuse
au fronton du vieux Théâtre Cervantes qui fixent, eux aussi, le port et le large, là où tout arrive et repart, ce lieu de friction du monde. Il lui fallait décrire par le vide des premières
heures de l’aube ce bouillonnement de vie en suspens, cette attente de l’incandescence des lumières et des frottements d’atomes, montrer le temps de cette dimension contrastée, accentuée par le
noir et blanc, avec les effets qu’il produit sur les ruines, les constructions inachevées, ce neuf déjà vieux. Un temps devenu par ce vide totalement indéfini.
Il nous invite à sa propre tangerrance, puisque chacun a la sienne. Les écrivains de la Beat Generation eurent la leur,
l’espagnol tangérois Angel Vazquez aussi, dans le monologue joycien de Juanita1, comment dire mieux cette ville que par le biais d’une
pensée discursive, un déroulement sans fin de mots et d’images.
D’autres photographes que lui, envoûtés par la lumière ne montrèrent qu’elle, d’autres ne purent se détacher d’un Orient
rêvé, magnifiant son mystère dans un esthétisme post exotique, cherchant à se libérer d’un occident qui leur pesait par la couleur d’un sud fantasmé, d’autres encore cherchèrent à en rendre la
capiteuse beauté, celle d’un paradis artificiel.
Non, le Tanger de Jean Pierre Loubat n’est pas celui de Roland Barthes, de Samuel Beckett, de Jack Kérouac, de Paul Bowles ou
de William Burroughs, celui de Jean Genet, de Gertrude Stein ou de Camille Saint Saëns qui composait sa danse macabre depuis le balcon terrasse de la pension Fuentes sur le petit Socco, c’est un
Tanger nu, plus proche des écrivains tangérois que sont Choukri 2 ou Mrabet 3. Ses photographies sont celles d’une ville nue. Nue mais pas offerte, tout au contraire, drapée
dans son silence et son impénétrabilité.
Il y a tant de monde ici, ces migrants, ce passage, ce détroit, ces médinas bondées et c’est donc cela que vous nous
montrez ? Ce vide, ces salles de spectacles désertes, ces terrasses où pas un enfant ne joue, où pas une femme ne tend son linge, ces amoureux
seuls au monde devant le Tapas bar, ces ombres fugitives et fantômes sous les portes de la Kasbah ?
Ils sont là pourtant. On ne les voit pas mais ils sont rendus visibles par cette absence même. Comme un trop de présence.
Jean-Pierre Loubat est entré dans l’ancien Hôtel de France, il est monté dans cette chambre numéro 35 où Matisse a peint la célèbre fenêtre ouverte sur Tanger. Il a laissé la fenêtre fermée, a
reculé de quelques pas. Plus de fenêtre ouverte sur la baie, les palmes et les frondaisons de pins, la lumière et le chant des oiseaux, les tuiles vernies, l’exubérante beauté du monde. Il a
choisi de prendre la photographie de cette fenêtre fermée sur Tanger au dehors, avec la mer derrière la vitre et les barreaux de bois qui morcellent le paysage. Il a voulu aller au plus près
d’une forme de vérité des lieux, ces lieux vides et abandonnés, qu’ils soient immeubles en construction ou vieux palaces défraichis, rues désertes
des premières lueurs du jour ou cinémas d’un autre temps, mais lieux définitivement « habités ».
Alors partout, sur ces photos, vous ne
voyez plus ceux qui sont là car ils souffrent de ce trop de présence : les enfants rieurs et taciturnes, les princes mendiants, les fous philosophes, les sages rusés, les insouciants
sombres, les femmes endeuillées de blanc et les mariées recouvertes de tulle rose et de paillettes en métal irisé, ceux qui aux terrasses des cafés ou assis sur les falaises font des voyages
immobiles, ils sont tous là dans ce vide apparent, dans cette ville shakespearienne, ils vont tous entrer puis sortir dans ce théâtre du monde.
Bernard Collet Janvier
201
1 Angel Vazquez. La chienne de vie de Juanita Narboni Editions Rouge Inside 2008
2 Mohamed Choukri. Le pain nu Le point Seuil première édition 1980
3 Mohamed Mrabet Memoires fantastiques Editions Rouge Inside
2011
Tanger, la fugitive
Fugitive, Tanger échappe, elle se
dérobe, insaisissable, perpétuellement mouvante. Elle est tour à tour belle, décatie, fragile, impétueuse, douce, violente, nostalgique, fière, mystérieuse. Comme une actrice, capable de se
fondre dans le rêve d’un réalisateur, cette ville profondément cinégénique possède une plasticité déroutante. Ville de passages où les continents se frôlent, Tanger baigne dans les courants
contraires de l’Atlantique et de la Méditerranée. Ville froide au soleil brûlant, elle est régulièrement balayée par le cherghi, ce vent violent et fantasque qui secoue les palmiers et fait
claquer portes et volets. Ville cosmopolite, où l’on passe en quelques instants de la rue d’Italie à la rue du Portugal, Tanger se plaît à cultiver les paradoxes, à désorienter le voyageur en
quête d’un itinéraire balisé.
Exigeante, la cité ne s’offre qu’à ceux qui acceptent de se laisser traverser par elle, à ceux qui prennent le risque de se
perdre dans le labyrinthe de ses ruelles alambiquées, à ceux qui s’aventurent jusqu’à ses limbes.
C’est précisément dans cette position de lâcher prise, que Jean-Pierre Loubat s’est placé pour aborder la « Perle
du Détroit » ; se laissant dériver, s’abandonnant aux sensations, laissant prévaloir le sens de la marche, pour que s’entrouvre, pas à pas, cette cité envoûtante dont la magie
n’opère que si l’on s’y livre.
Aux couleurs éclatantes des peintres orientalistes le photographe a substitué la rigueur du noir et blanc pour célébrer la
lumière éclatante du jour, ou la profondeur de la nuit trouée par l’éclat diapré de la lune. Il se concentre sur les qualités atmosphériques de Tanger et laisse au spectateur la liberté
d’imaginer le bleu profond du ciel au travers d’une fenêtre, les nuances turquoise de la mer ou le vert luxuriant d’une palme.
Les images de Jean-Pierre Loubat sont silencieuses, pudiques, énigmatiques.
Il a souhaité s’attacher aux architectures et aux vibrations de la lumière jouant sur les pierres pour capter l’esprit des
lieux. Se plaçant volontairement à l’écart du tumulte et de l’agitation quotidienne, il donne à voir une autre réalité de la ville. Ses clichés nous révèlent la poésie d’une cité où les murs
scarifiés, et les architectures envahies par les herbes seraient les témoins immobiles du passage du temps. Cette dimension métaphysique est au cœur du travail de Jean-Pierre Loubat. On saisit
toute l’épaisseur du temps dans la photographie des tombes phéniciennes emplies d’une eau sombre où flotte quelques détritus, auprès desquelles viennent s’asseoir de jeunes gens, le regard fixé
sur la côte espagnole. Depuis ce promontoire, ils nourrissent leurs rêves obsédants de traversée.
On devine la splendeur passée de la villa
Vidal dans la majesté de ces deux colonnes, dressées fièrement devant l’épaisse muraille décrépie ouverte sur la mer. Parfois, la lumière nous fait signe : un croissant de lune se dessine
dans l’ouverture d’une porte, un cœur s’incruste entre les arcades d’une mosquée. L’humain n’est présent qu’en de rares occasions dans les photographies de Jean-Pierre Loubat et essentiellement
sous forme de silhouette distante et elliptique. Ici, un homme de dos dans le contre-jour, scrutant la baie. Plus loin, un passant fugace traversant la porte de la Casbah, prêt à être happé par
une ombre épaisse. Ailleurs encore, deux femmes se détachant sur les murs blancs du palais des institutions italiennes. C’est une vision distanciée, dépouillée de toute anecdote, où le
temps semble suspendu, que propose Jean-Pierre Loubat. Son aventure l’emmène vers l’immatériel, l’insaisissable.
L’ange du bizarre a pourtant guidé son
chemin en de multiples occasions durant ses séjours tangérois. Il a croisé le carrosse de cendrillon échoué sur une plage, rencontré un vieux juif en relation directe avec Dieu qui l’a exhorté au
mariage, il est tombé nez à nez avec une Mercedes rose bonbon aux sièges garnis de peau de zèbre au pied des escaliers de la casbah. Mais cette magie de Tanger n’est présente qu’en filigrane dans
ses images, de manière allusive et discrète. Afin de dire l’étrangeté et l’impression constante de vivre un rêve éveillé ou d’être sujet au phénomène du mirage, il choisit la vue panoramique de
la baie, à jamais fugitive engloutie dans un épais brouillard.
© Martine Guillerm mars 2011
